Les filles Provencher prennent la relève de la Laiterie

COATICOOK. Après plus d’une trentaine d’années à s’occuper de la Laiterie de Coaticook, Jean Provencher dit être prêt à passer le flambeau ou, dans ce cas-ci, le cornet, à ses trois filles. Myriame, Roxanne et Judithe Provencher reprendront donc les rênes de cette entreprise reconnue bien au-delà des frontières de la ville qui porte son nom. Rencontre avec ces héritières d’un empire glacé, bien décidées à écrire la suite de l’histoire familiale, sans en faire fondre l’héritage.

Si Obélix est tombé dans la potion magique lorsqu’il était petit, on peut dire que les sœurs Provencher, elles, se sont retrouvées dans l’emblématique contenant débordant de crème glacée. Dès leur plus jeune âge, Roxanne, Myriame et Judithe se familiarisent avec l’entreprise qu’elles seront appelées à gérer plusieurs années plus tard.

« On a commencé à enlever les plastiques sur les boîtes, se souvient Myriame. On nous donnait cinq sous la boîte. Ç’a été notre premier travail. »

« On a ensuite eu différentes tâches selon l’âge qu’on avait, renchérit -Roxanne. Pendant qu’une mettait les bâtons dans les fentes des popsicles [oui, l’entreprise a déjà produit fudges et revels], une autre, qui savait compter jusqu’à 24, les mettait dans une boîte. Habituellement, on faisait ça les samedis. C’était la journée de production en famille. »

Si vous avez mangé une bûche de crème glacée de la Laiterie dans les années 1990, il se pourrait que -celle-ci ait été confectionnée par l’une des sœurs Provencher. « On mettait les cerises sur le gâteau, dit Judithe. Dans le temps, il y avait aussi des peanuts, une feuille de gui et une hache. C’était pas mal moins automatisé qu’aujourd’hui. Tous les postes étaient pratiquement tous faits à la main. Si l’une d’entre nous était trop petite, on montait sur des caisses de lait pour être à la hauteur. »

Aujourd’hui, elles occupent des postes-clé au sein de l’entreprise. Roxanne est la directrice des communications et du marketing, Judithe se retrouve à la direction de la production et de la qualité, tandis que Myriame dirige les ressources humaines.

« Notre intégration s’est faite de façon toute naturelle et progressive. On avait toutes des intérêts différents également », souligne Myriame.

« Je ne me suis jamais vue travailler ailleurs qu’ici, à la Laiterie, raconte pour sa part Roxanne. On a toutes essayé différents postes, que ce soit à la production de fromages et de la crème glacée, au service à la clientèle, au bar laitier, à l’administration, à la comptabilité ou encore à la planification de la production. Peu importe notre intérêt, il y avait une place pour nous. »

Le paternel est bien évidemment fier de cette relève. À tort ou à raison, comme il le dit, il a toujours véhiculé le message que ses filles reprendraient le flambeau, comme il l’avait fait lui-même en 1989, en compagnie de sa sœur Johanne, succédant ainsi à leur père Émile. « Ç’a peut-être mis une pression indue sur elles au fil du temps, mais c’est un honneur de les voir s’épanouir dans leurs rôles. J’ai longtemps été le chef d’orchestre de l’entreprise. Elles ont un leadership différent du mien, mais je suis certain qu’elles vont réussir. »

UNE MARQUE PUISSANTE

Avec le pont suspendu du Parc de la gorge de Coaticook, la Laiterie de Coaticook a aidé à faire connaître cette petite municipalité de l’Estrie au fil du temps. Quand on parle de Coaticook, le lien avec la crème glacée se fait tout naturellement.

« C’est probablement la chose dont je suis le plus fier, avance Jean Provencher. On est aussi venu compléter une offre commerciale et touristique dans notre milieu. On est maintenant une destination, un incontournable. »

Effectivement, les gens de la région ont adopté le bar laitier. Ceux de l’extérieur vont même jusqu’à franchir plusieurs centaines de kilomètres afin de déguster un corner de leur crème glacée préférée à cet endroit. C’est d’autant plus impressionnant quand on sait que la grande majorité des crèmeries de la province offrent les produits de la Laiterie de Coaticook.

« On a bâti cette relation avec nos clients avec la qualité de ce qu’on leur sert, croit M. Provencher. C’est réconfortant venir prendre une crème glacée à l’endroit même où elle a été produite. Et ça fait la promotion de l’achat local, un concept très important pour nous. »

L’idée d’ouvrir des franchises de bars laitiers à l’image de la Laiterie de Coaticook a déjà été étudiée, mais a vite été laissée de côté. « Ce n’est pas une tangente qu’on souhaite prendre, confirme la directrice des communications et du marketing de l’entreprise, Roxanne Provencher. Le fait que notre bar laitier soit le seul et unique, c’est ce qui fait son charme. Ça crée aussi un engouement. On ne veut pas non plus faire compétition aux autres bars laitiers qui servent déjà nos produits. »

Depuis quelque temps, les visiteurs de la Laiterie de Coaticook peuvent repartir avec un petit souvenir à l’image de l’entreprise. On vend maintenant des chandails kangourou, des tuques ainsi que des boxers brodés avec le logo. N’empêche, le meilleur outil de marketing demeure les fameux contenants de deux litres auxquels on donne une deuxième vie en les utilisant au quotidien.

UN AVENIR PROMETTEUR

Les projets sont nombreux sur la table de l’entreprise coaticookoise. Cette dernière vient tout juste de compléter un agrandissement de plus de cinq millions de dollars à ses installations de la rue Child. On souhaite également ajouter une troisième ligne de production, qui permettrait d’augmenter la capacité de 40 %. Cela viendrait s’ajouter aux 20 millions de litres de crème glacée qui sortent de l’usine annuellement.

« Ça fait longtemps qu’on n’a pas touché au plancher, reconnaît la directrice de la production et de la qualité, Judithe Provencher. Il va falloir repenser toute cette ligne et regarder quels équipements ajouter à l’usine. »

Le père approuve la direction vers laquelle ses filles penchent. « J’ai toujours avancé en pensant d’abord à se donner de la capacité à produire. On ira vendre ensuite plus tard. On est rendu à un stade où notre capacité de production a atteint son maximum. Il faut maintenant développer, sans toutefois se mettre de la pression à vendre. »

Cette nouvelle force de frappe pourrait aussi développer de nouveaux marchés pour la Laiterie. En 2022, son fromage en grains a été distribué une première fois en Europe, du côté de la France et de l’Allemagne. « On a développé un procédé de congélation spécialement pour ce marché, explique Judithe Provencher. Lorsqu’ils le reçoivent, ils peuvent le décongeler et il fait toujours squick squick, comme s’il avait été produit la veille. »

L’Ouest canadien et l’Ontario sont aussi dans la mire. L’ajout d’une nouvelle ligne de production permettra cette percée, croient les dirigeants.

Quant à des nouvelles saveurs, celles-ci sont entièrement créées par leur équipe de recherche et développement. « Ça peut se faire assez rapidement lorsqu’on parle d’une saveur avec simplement l’ajout de condiments. Lorsqu’on joue dans la recette, c’est là que ça devient un peu plus compliqué parce qu’il faut faire des tests de comportement et de stabilité du produit. On travaille d’ailleurs sur une crème glacée sans lactose depuis quelque temps. On veut toutefois que ça goûte la même chose que notre crème glacée régulière. Et ça, ça prend du temps », explique Jean Provencher.

Chose certaine, les projets sont nombreux et ne manqueront pas pour les sœurs Provencher. Il y en aura certainement aussi pour la quatrième génération puisque Myriame, Roxanne et Judithe ont deux enfants chacune.

« Ma fille, en première année, a fait un exposé oral sur le métier qu’elle voudrait faire plus tard et elle avait choisi de travailler au bar laitier. Cette année, pour le même exercice, elle a dit vouloir devenir fermière. C’est correct. Ça reste dans le domaine laitier », rigole Roxanne.

Et, qui sait, c’est peut-être elle qui produira le lait dont on se servira pour produire la crème glacée et le fromage de l’entreprise !