M. Jean Charest
Premier ministre du Québec
Vous avez fait une déclaration assez choquante ces derniers jours en ciblant les parents comme les principaux responsables du décrochage scolaire de leurs enfants. Qui donc disait «Il est plus facile de voir la paille dans l’œil du voisin que la poutre dans son propre œil»? On peut penser qu’en agissant ainsi vous voulez tout simplement protéger les instances scolaires et surtout vous protéger contre toute demande d’un nouvel investissement à ce niveau.
D’un côté de la bouche, votre gouvernement dit que la persévérance scolaire est l’affaire de tous mais au final, quand les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous, vous blâmez les parents. Il est certain qu’on ne peut contester que les enfants sont sous la responsabilité des parents et que ceux-ci ont des devoirs à leur égard… en fait, ça ressemble un peu aux responsabilités d’un premier ministre à l’égard de ses commettants, à la seule différence que les parents eux, sont certains d’être élus à vie.
Le rôle parental s’est énormément complexifié au cours des trente dernières années. Les interventions d’acteurs professionnels dans l’éducation des enfants se multiplient à un rythme tel que certains parents ne savent plus ce qui relève de leur responsabilité ou de celle des spécialistes nombreux qui entourent leur progéniture pour, cela semble le vœu de tous, les conduire vers la réussite éducative. Jamais le rôle parental n’a été autant exposé à la loupe des spécialistes. On le décortique, on le soupèse, on l’analyse, mais rarement on le soutient.
Dans la très grande majorité des cas, les parents ont un grand désir de réussir dans leur engagement parental même s’il est parsemé de défis de plus en plus nombreux et difficiles à relever. En contrepartie, les critiques qu’ils reçoivent régulièrement les étiquettent comme étant incompétents et irresponsables. On les qualifie aisément de décrocheurs en regard de leurs responsabilités parentales et certains vont jusqu’à dire qu’ils nuisent davantage à leurs enfants qu’ils ne les aident. J’ose à peine aborder qu’il y a aussi les âmes dites charitables qui s’approprient les responsabilités parentales pour se donner bonne conscience en prenant eux-mêmes à charge les enfants, contribuant ainsi à déresponsabiliser les parents. Quelle fierté y a-t-il à être parent face à tous ces messages négatifs? (…)
Qu’attendons-nous des parents dans notre société et que mettons-nous en place pour qu’ils soient à la hauteur des attentes? Depuis de nombreuses années, nous avons revendiqué comme société que celle-ci nous soutienne pour que la conciliation travail-famille se fasse le plus harmonieusement possible. Nous nous sommes dotés de programmes de services de garde éducatifs de qualité, nous avons mis en place un régime d’assurances parentales génial et qui fait l’envie de tous. Le point que nous avons négligé est celui qui rapporte le plus et qui coûte probablement le moins cher : investir en prévention pour soutenir les parents afin que l’expérience de la parentalité soit vécue d’une façon positive et enrichissante. On ne parle pas ici de problématiques lourdes telles que la négligence et la violence où les familles sont prises en charge par l’État mais bien de nous tous, parents d’enfants normaux, qui rencontrons des défis importants au fil de nos parcours de vie et qui n’avons pas accès à des ressources pour nous aider à les dépasser. Au risque de passer pour corporatiste, je vous rappelle qu’il existe au Québec un réseau de 272 organismes communautaires Famille, qui couvrent l’ensemble des régions de la province et dont la mission première est d’apporter un soutien au rôle parental.
Historiquement déjà peu soutenus, ces organismes voient leurs conditions d’actions se détériorer depuis des années à tel point que nous remarquons de plus en plus de coupures d’activités, de réduction du temps d’ouverture et de parents laissés à eux-mêmes. Mises en place par les parents, ces instances représentent des lieux d’entraide, de réflexion et de services leur permettant de revalider constamment que la vie de famille est, la plupart du temps, une source de plaisir. La responsabilité d’accompagner les enfants vers la réussite globale dans ce qu’ils sont, ce qu’ils font et ce à quoi qu’ils aspirent doit être un travail collectif et un enjeu de société. Les parents sont à l’image de la société actuelle, chacun devant porter seul ses problèmes alors que les réussites, elles, appartiennent à tout le monde.
Louisane Côté
Directrice Générale
Fédération québécoise des organismes communautaires Famille (FQOCF)
